Vivre et penser le temps des catastrophes

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Débat  › Vivre et penser le temps des catastrophes 

Comment n’avaient-ils pas prévu ?

LEMONDE | 25.03.11 | 13h48

Nous l’avons appris, engagement a été pris d’organiser un audit sur la sécurité des centrales nucléaires en Europe. On est heureux de l’apprendre, quoiqu’un peu surpris – on nous avait tellement répété qu’elles étaient sûres ! Fukushima ne peut, à la manière de Tchernobyl, être associé à une société arriérée. Ni d’ailleurs à un concours de circonstances imprévisibles – tsunami est un mot japonais. Et la question qui se pose aussi à propos du crash financier de 2007 ou de la marée noire que le golfe du Mexique doit à BP est : « Comment n’avaient-ils pas prévu ? »

Les catastrophes de grande ampleur ne sont pas nouvelles mais, dans les années à venir, celles qui susciteront une telle question risquent bien de se multiplier. Et, chaque fois, on jurera au public inquiet que la leçon a été comprise. Comme l’expliquait Walter Lippmann avec la lucidité cynique propre à « ceux qui savent », lorsque le « public fantôme » se matérialise, inquiet, demandant des comptes, il appartient aux gouvernants de donner les signes qui rassurent – la question est entendue et traitée, en l’occurrence, on va faire un audit – afin que ce public puisse retrouver la quiétude à laquelle il aspire.

La perspective qui, cependant, pourrait angoisser aujourd’hui nos gouvernants est celle d’un épuisement du capital confiance dont ils disposent et usent ce faisant. Et ce d’autant plus que la distance entre eux-mêmes et ce public n’est pas si grande – ils se posent également la question : « Comment n’avaient-ils pas prévu ? », avec cette différence qu’ils savent, eux, qu’il faut serrer les dents, maintenir le cap. Et ils le savent d’autant mieux qu’ils ont cédé aux entrepreneurs privés les moyens qu’il faudrait utiliser pour changer ce cap. La seule boussole qui définisse désormais l’avenir, c’est maintenir ou accroître la compétitivité qui permettra à chacun d’être dans le peloton des pays qui gagnent (tant pis pour les autres, qu’il y ait des perdants fait partie de la course). Ils sont donc contraints de se fier à ceux qui n’ont aucun intérêt à se montrer dignes de cette confiance.

De ce point de vue, on sous-estime parfois ce que signifie le déchaînement de la logique capitaliste que l’on appelle néolibéralisme. La nouvelle donne, la nouvelle configuration de ce que les Etats laissent faire au privé, et de ce que celui-ci fait faire à l’Etat (dérégulation, imposition des droits de propriété intellectuelle, politiques dites actives de l’emploi, etc.), demande à nos responsables d’accepter des mots d’ordre qui impliquent une forme d’anesthésie héroïque – ils ont le courage de faire ce qui doit être fait.

Chacun, désormais, est soumis à l’impératif de ne pas penser, y compris ceux qui travaillent en industrie, forcés de faire ce qu’ils savent être du mauvais travail, aveugle aux conséquences, afin de satisfaire des actionnaires pour qui le seul bon signal est la diminution des coûts de production – Tepco avait, ai-je lu, su « rationaliser » de tels coûts afin de « sécuriser les profits ». Quant aux experts, malheur à eux si leurs inquiétudes étaient susceptibles de donner raison aux alarmistes : ils auraient trahi leur rôle assigné, qui est de collaborer de manière constructive à la mobilisation pour l’innovation, et donc le progrès.

Forage en eaux profondes, spéculation financière, centrales nucléaires, dans tous ces cas le premier quidam venu aurait dit que l’on joue avec le feu, qu’il s’agit de faire attention. Mais faire attention demande le contraire de l’anesthésie : le courage de l’imagination, la capacité d’envisager le possible improbable. Dans le monde tel qu’il va, non seulement on jouera de plus en plus avec le feu, mais sur un mode qui voue à faire du « comment n’avaient-ils pas prévu ? », une triste rengaine.

Il est dangereux de miser sur le caractère pédagogique des catastrophes car l’indignation (tous pourris !) nourrit plutôt les partis d’ultra-droite qui fleurissent en Europe. Mais quelles dynamiques pourraient transformer la rage de l’impuissance en processus de réappropriation de ce dont nous avons été séparés, de la capacité de nous mêler de questions qui nous concernent ? De telles dynamiques peuvent, et devraient, être engagées partout.

Ainsi, il me semble crucial de s’appuyer sur le caractère prévisible de la catastrophe de Fukushima pour exiger que les groupes qui contestent l’énergie nucléaire fassent partie des audits de sécurité, avec la capacité d’en faire des enquêtes sans concession. Au lieu de signes rassurants, ce qui serait produit pourrait alors avoir des conséquences, ouvrir l’appétit pour d’autres enquêtes qui irriguent le paysage dévasté de nos imaginations.


Ouvrage : « Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient », La Découverte, 2009.

Isabelle Stengers, philosophe

Article paru dans l’édition du 26.03.11
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A propos jeancarniaux

Passionné par les livres, les détails de la vie urbaine...
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